Camille Ayglon-Saurina – GARD A CAMILLE

Une championne – un club

Par Hugo Chatelain

Elle fait partie du cinq majeur des championnes du Monde. Camille Ayglon-Saurina est pourtant arrivée presque par hasard au handball. Elle est depuis montée en régime sur les traces de l’équipe de France. Sans jamais renier son HBC Nîmes aujourd’hui disparu.

Son retour dans l’Hexagone ne pouvait pas passer inaperçu. A l’instar de Siraba Dembélé, Alexandra Lacrabère et Gnonsiane Niombla, autres internationales expatriées, Camilla Ayglon-Saurina a retrouvé depuis cet été la Ligue féminine. Après deux ans d’exil forcé mais fructueux et enrichissant du côté de Bucarest en Roumanie. Hormis Amandine Leynaud (Györ) et Estelle Nze Minko (Siofok) en Hongrie, les championnes du Monde sont donc majoritairement de retour dans notre championnat. La preuve de sa bonne santé du moment et de sa nouvelle attractivité. De bon augure à l’approche d’un championnat d’Europe à la maison en cette fin d’année 2018.

Mais pas totalement un retour aux sources pour l’arrière droite tricolore. Et pour cause ! La Gardoise n’avait déjà pas envisagé de quitter son club formateur, où elle était revenue au début de la décennie après une riche expérience en Lorraine. Sauf que dans le premier semestre de l’année 2015, la situation va brutalement se dégrader au HBC Nîmes. Camille et son mari Guillaume Saurina doivent se résoudre à contrecœur à (re) faire leur valise. Pas n’importe où. Ce sera dans la capitale roumaine et tout simplement chez le champion d’Europe de l’époque. Une aventure familiale et sportive très forte, agrémentée de deux « Final Four » continentaux et de nombreux titres domestiques. Sans parler des podiums internationaux dans le même temps. Telle est la vie de Camille Ayglon-Saurina et son heureuse tribu. Unie pour le meilleur et pour le plaisir. Désormais à Nantes. Même si les souvenirs la ramènent toujours au Sud, dans le club de ses débuts. « Mon premier contrat centre de formation, 150 €, sans hébergement et autres avantages, les temps ont bien changé. Mais l’on ne se plaignait pas, c’était déjà cool. Je n’avais jamais pensé gagner de l’argent en jouant au handball. Il n’y a pas grand monde qui signerait aujourd’hui… Je comprends que des clubs n’aient pas pu suivre à un moment. »A commencer par son HBC Nîmes, totalement disparu des radars maintenant. « Cela me fait ch… de me dire que les jeunes qui arrivent aujourd’hui dans le hand ne connaissent pas le HBCN. Je suis sûre même que c’est le cas de certaines filles en LFH déjà. C’est dur je trouve pour les gens qui ont construit ce club, à commencer par Olivier Gebelin et aussi « Lulu » (Lucienne Gaudibert, ndlr), une employée emblématique du club. Nous avons eu la possibilité de continuer l’aventure. Pas eux. Et puis à Nîmes, il n’y a plus rien du tout. Je ne sais même pas qui a récupéré les coupes… Le club est totalement rayé de la carte. Et j’aurai toujours la frustration de n’avoir gagné aucun titre avec la Une. C’est toujours difficile d’accepter ce gâchis. Même si j’ai bien rebondi derrière c’est sûr. Je ne me dis pas pour autant que je n’aurai pas vécu l’expérience Bucarest sans la chute de Nîmes… Ce qui est sûr c’est que le handball a changé ma vie. Je trouve génial tout ce que j’ai pu vivre grâce à ce sport. »

Les études d’abord

« Je me souviens qu’elle m’avait confié qu’elle aimait bien ce sport, mais d’ici à en faire tout le temps, elle ne s’y voyait pas, rapporte Françoise, sa maman. Elle s’est prise au jeu, comme nous d’ailleurs, mais ce n’était absolument pas une aspiration au départ. Nous étions ravis de la voir s’épanouir dans cette discipline. Je suis sportive par procuration avec ma fille. Elle m’a permis de voir le Monde, je suis allée à Pékin, au Brésil, à Londres… J’ai toujours pensé que Camille avait une jolie étoile au-dessus de sa tête. »

La demoiselle n’était pourtant pas du tout prédestinée à une telle carrière. Petite, elle s’essaie d’abord à la danse classique, puis à la gymnastique et au patinage artistique. Avant d’entrer au collège Mont Duplan à Nîmes. Comme un premier signe du destin. Car c’est de cette institution que l’emblématique USAM (Union Sportive des Anciens du Mont Duplan) a vu le jour. La voilà ainsi à bonne école pour découvrir la petite balle pégueuse, via l’UNSS et son professeur de sports, Monsieur Giral. « Il m’avait même confié une coupure de journal du club de Nîmes pour m’inciter encore plus. J’avais surtout une copine avec moi qui adorait cette discipline… » Et qui va dans la foulée lui faire découvrir son futur club.

« Je devais être en 4e, je ne m’en souviens plus vraiment franchement. Je rentre directement au HBCN et je suis entrainée par Manuela Illie et une autre fille de la D1. On devait être en -14 ans.Camille n’a pour autant pas encore complètement attrapé le virus. J’avais même arrêté un moment puisque mes parents étaient séparés et je ne voyais mon papa qu’un week-end sur deux et je préférais rester avec lui. Mais cela n’a duré qu’un temps. Le sport me manquait quand même. Je me suis retrouvée en stage de Ligue et Christophe Chagnard, le formateur, lors d’un entretien, me demande de réfléchir à l’idée d’entrer en sport études. Je me souviens de l’avoir mimé à mon retour devant les filles pour amuser la galerie. En fait, je ne prenais rien au sérieux à l’époque. Même si finalement, avec ma maman, comme c’est de coutume à chaque décision à prendre, nous nous étions installées à table sur la terrasse à remplir les pours, les contres sur une feuille blanche. Il semblerait qu’il y avait plus de bonnes raisons d’y aller. Pour autant, je n’avais pas encore l’aspiration d’en faire mon métier. Je voulais avoir mon diplôme d’abord, au moins une licence avant d’envisager quoi que ce soit dans le handball. J’étais bornée de ce côté-là, sans doute également conditionnée par mes parents. A la sortie de sport études, j’ai opté pour STAPS à Montpellier, sans statut spécifique. Je ne voulais pas être en décalage au niveau scolaire. Du coup j’ai eu un sacré rythme pendant trois ans. »

Surtout, concernant ces années lycée et université, à l’époque où « Ka » enchaîne pourtant les sélections régionales puis nationales, il n’est pas question de résultats ou de performance. L’intéressée retient plutôt les escapades, les voyages et les délires entre copines. Et doit plus à l’entêtement et la complaisance de Christophe Chagnard, le cadre technique sur place. « La première fois que je l’ai vue, c’était un match de minimes filles, elle évoluait en équipe 2 du HBCN et je me demandais ce qu’elle faisait à ce niveau, confie l’ancien entraineur du pôle. Il me semblait qu’elle avait un profil et un potentiel intéressant. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’avait pas été détectée avant. Je lui ai un peu forcé la main pour entrer dans le cursus c’est vrai. Elle n’était pas franchement convaincue à l’époque, ce n’était pas une mordue de la discipline. Comme elle était déjà à Daudet et que je lui ai dit qu’elle pouvait arrêter à tout moment, d’autant qu’elle habitait sur Nîmes, elle s’est laissée guider. Elle ne prenait aucun risque en même temps. » Et encore moins au sérieux son potentiel.

« Je sais que Christophe m’a confié depuis qu’ils avaient songé à me sortir du pôle la première année, car je grugeais notamment en musculation. Je n’aimais pas ça et je prenais plutôt tout à la cool. Ce qui m’intéressait seulement était d’être avec mes copines et de m’amuser. J’étais juste bien pour les impositions comme grande et gauchère. D’ailleurs, j’ai longtemps entendu dire cela et je pense que ça influait sur ma confiance. J’avais par moment la sensation d’être juste là pour faire le nombre et les quotas. »

« On voit beaucoup de joueuses forcément dans notre position, mais des filles qui ont le caractère pour atteindre le haut niveau, il y en a moins, reprend celui qui est aujourd’hui entraîneur du Pouzin en D2F et n’est pas du genre à tirer la couverture à lui sur la genèse du phénomène. On ne le sait pas au départ. Je pense que c’est d’abord une joueuse intelligente, qui réfléchit à l’activité et fait preuve de caractère. Avec un physique tout de même solide, en dépit de sa mise en route laborieuse avec la musculation certes. Il fallait bien lui mettre un peu de pression mais on en n’était pas à l’exclure quand même. Je pense qu’elle s’est bien rattrapée depuis. »

« Former des bonnes personnes avant de former des athlètes » Christophe Chagnard, son entraîneur au pôle

Celui que ses protégées surnomment affectueusement « Chat » fût forcément un spectateur attentif du parcours de la championne. Tout en poursuivant sa carrière en dehors de la Fédération, que ce soit en LFH, puis brièvement en Tunisie et désormais plus loin de la discipline au Conseil Départemental du Gard. Même si son actuel pige en Ardèche lui permet de garder le contact.

« Ces années de formation, c’est une aventure humaine avant tout. J’ai gardé des relations avec d’autres filles formées au pôle, mais qui ne sont pas forcément allées vers le haut niveau. Cette approche humaine est d’ailleurs peut-être oubliée aujourd’hui au niveau de la Fédération. Or, on doit former des bonnes personnes avant de former des athlètes. Je ne dis pas que j’ai raison, en tout cas ce sont mes convictions… Camille a trouvé son équilibre à un moment donné. Je ne suis pas un gourou, juste un formateur, j’ai traversé sa carrière, nous avons fait quelques bouts de chemin ensemble, mais nos routes se sont normalement séparées et c’est très bien qu’un athlète s’épanouisse ailleurs que dans son cocon. Je ne suis pas du genre à m’immiscer. Je n’ai rien fait. Il fallait juste la convaincre et la guider au départ. Tant mieux si elle a percé derrière. C’est sa réussite à elle exclusivement. Moi, j’espère juste que toutes les filles passées par le pôle sont heureuses. Autant que Camille. Ce serait, à mes yeux, la plus grande des réussites. »

Une réserve et une modestie que l’on retrouve chez la joueuse, que l’entraîneur ramenait tous les soirs à la maison après avoir raccompagné les internes. « Nous lui mettions la misère dans sa vieille Clio. Nous étions tellement lourdes qu’il devait s’accrocher. Je ne sais pas comment il a fait pour nous supporter. Il était d’une grande patience »,  illustre la trublion en chef, toujours pas complètement convertie pour autant.

Spectatrice privilégiée en 2001 de la première victoire française en coupe d’Europe, elle a traversé ensuite discrètement les compétitions jeunes et espoirs internationales de sa génération. « J’avais juste l’impression d’être le clown de service et l’animatrice de la colo dans ce cadre. Je n’ai pas beaucoup joué. J’ai plus de souvenir de banc de touche. Sans avoir un sentiment de frustration. Je n’avais surtout pas une grande ambition et je profitais juste pleinement de l’aventure. Je me souviens ne pas me sentir pleinement concernée par les compétitions. »

Et que dire des compétitions séniors disputées à la même époque. Alors que la France règne successivement sur le Monde. « J’ai paradoxalement plus de souvenirs des garçons en 2001 que des filles en 2003. »Et pour ce qui est de son ascension derrière, elle se remémore plutôt les belles années en réserve, de la N3 à la N1 (2002-05)… Avant les débuts en D1, furtivement du temps d’Alain Portes (2003-04) et Jean-Luc Pagès (2004-05), puis définitivement avec Manuela Ilie à la rentrée 2005. Et tout va s’accélérer au bout de ce baptême du feu au plus haut niveau, qui plus est sa licence STAPS en poche. Jusqu’à la grande équipe de France, à laquelle ses cours par correspondance pour devenir professeur des écoles ne vont pas résister. Il faut dire que tout va aller très vite. Alors que la France s’apprête à accueillir son premier championnat du Monde féminin à la fin de l’année 2007. Camille est convoquée en février à un stage médical en guise d’ultime revue d’effectif. L’heure du premier contact avec Olivier Krumbholz. Camille n’a rien oublié de leur entretien initial.

« Il me dit : « Alors, tu veux le faire ce Mondial ? ». Je lui réponds « Oui, si j’ai la possibilité de le faire. Il renchérit : « ce n’est pas cela la question que je te pose. Tu veux le faire ou pas ? J’étais un peu prise au dépourvu. J’ai dit : « oui je veux ». Je suis sortie déstabilisée. Mais j’ai dû être convaincante malgré tout. Même si j’ai conscience d’être arrivée à une période où les gauchères faisaient défaut. Comme un long et grand cheveu sur la soupe. Je me suis tout de suite trop bien entendue avec les anciennes, notamment Véronique Pecqueux-Rolland. A partir de là forcément, je me régalais également en club, j’ai enfin compris je pense qu’il y avait moyen de… Je ne pouvais plus faire machine arrière. »

Une décennie à la conquête du Monde

Encore plus dans la lignée d’un Mondial 2007, où la néophyte allait pleinement saisir sa chance. « Je me souviens d’un match à Metz contre la Macédoine notamment. Je fais 6/6 aux tirs et on me décerne la montre de la meilleure joueuse du match. Je sais que mon père a regardé ce match-là en boucle pendant très longtemps… C’était trop rigolo en fait de voir mes parents se prendre au jeu, me suivre autant, alors qu’ils n’avaient pas forcément d’affinités au départ. Ils sont toujours à fond derrière moi. »

« Oui son parcours sportif a changé ma vie, atteste maman Françoise. Il l’a surtout ensoleillée. Ainsi que celle de ma famille et de son papa. C’est quand même beaucoup de joie à chaque fois. Et ce n’est pas parce que c’est ma fille, mais Camille a une grosse qualité, elle est très modeste. Elle ne se mettait jamais en avant au gré de ses différentes sélections. C’est plutôt moi qui l’annonçait à l’entourage et elle avait tendance à minimiser. Nous étions loin d’imaginer cependant un tel parcours. Elle était plus guidée dans un premier temps par l’aventure humaine, avec les copines, que l’intérêt sportif. Moi aussi je ne l’ai pas prise au sérieux dès le départ. D’ailleurs je me souviens de son premier match en équipe de France, à Toulouse contre la Chine. J’étais au bureau sur Montpellier, je n’avais pas spécialement prévu d’aller la voir. Mais après réflexion, j’ai réalisé que quelque chose d’important était en train de se passer et j’avais pris la route. A partir de là, j’ai vraiment suivi le mouvement plus sérieusement. »

A commencer par ce voyage initiatique lors des JO 2008 en Chine, où Françoise embarquait également le petit frère Clément, cinq ans de moins que son aînée. Non sans quelques frayeurs au départ. « Trois jours avant de partir, on a regardé le premier match avec mes parents en pleine nuit (3 heures du matin). Et au bout de 20 minutes, on retrouve Camille par terre puis sortie sur une civière. Je me souviens du commentateur qui dit de ne pas s’inquiéter, que l’on préviendra les familles à la fin du match. J’attends toujours qu’il nous prévienne (sic). En tout cas nous sommes allés se coucher forcément inquiets. Pas très longtemps. A sept heures, ma mère me réveille pour me dire que Véronique Pecqueux-Rolland est au téléphone et veut me parler. C’était pour me dire que Camille était à l’hôpital mais que ça allait, elle avait juste le nez cassé. Or je devais partir le surlendemain et a priori on risquait de croiser Camille rapatriée blessée. Je ne savais plus quoi faire. J’ai appelé son médecin à Nîmes, qui m’a confirmé qu’avec un nez cassé, c’était foutu les JO. Peu de temps après pourtant, j’ai Camille au téléphone. Elle me dit : « Maman, il est hors de question que je rentre et m’arrête là. Donc je reste ! » Olivier n’a pas pris de remplaçante et ménagé Camille durant les deux matchs suivants. Et lorsque nous sommes arrivés, elle rejouait déjà. Je peux vous assurer que ce fût très émouvant. Et la suite du séjour fût extraordinaire. »

L’anecdote en dit long sur le caractère et la force du phénomène Ayglon, définitivement lancé vers les sommets. Même si l’olympiade suivante ne sera pas forcément à la hauteur des espérances. Malgré deux conquêtes mondiales argentées et en référence à la douloureuse conclusion des Jeux de Londres. Pas de quoi cependant la dévier de sa trajectoire ascendante. Le temps d’une maternité et le meilleur était à venir pour l’indéniable poutre défensive, entre autre, du groupe France. Le petit Milo, cinq ans aujourd’hui, peut être fier de sa maman, désormais médaillée olympique et championne du Monde. En attendant de conquérir l’Europe et surtout faire la fête à la maison.

« Tout s’enchaîne tellement vite, je n’ai pas la sensation d’avoir pris le temps de savourer. Donc quelque part, j’ai ressenti cette frustration après le Mondial. Nous n’avons même pas reçu un bouquet de fleurs à Bucarest. Alors oui, cela a pesé dans mon choix de revenir en France. Et j’ai envie de profiter pleinement de ce championnat d’Europe. A nous d’en faire la plus belle promotion de notre sport. »

Pas dit pour autant que la boucle sera définitivement bouclée. Camille n’a pas songé à la suite. Elle se laisse tout simplement porter et a conscience de sa chance de vivre tout cela. Histoire encore de prolonger le plaisir et profiter de cette formidable épopée !

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